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Après Un Conte d’hiver monté au Studio-Théâtre en 2004, l’administratrice générale du Français récidive dix ans après avec Le Songe d’une nuit d’été. Muriel Mayette voit dans cette comédie shakespearienne féerique « une dimension physique » omniprésente. Prenant le parti d’inscrire ce Songe dans la chair la plus sensuelle, la metteur en scène dirige sa troupe avec un sens du détail exceptionnel et nous prouve encore une fois que la saveur de cette institution repose sur son esprit d’équipe. Carburant à fond les manettes sur l’humour, Muriel Mayette donne à voir une version intense, loufoque et endiablée de cette pièce. La scénographie ultra minimaliste de Didier Monfajon se révèle beaucoup moins séduisante, ne parvenant pas à évoquer de façon suffisamment concrète cet univers enchanteur. L’administratrice aurait pu laisser libre cours à sa fantaisie d’une façon bien plus démonstrative et poétique, vu les moyens de la maison de Molière. On déplorera aussi le choix discutable de symboliser ces êtres irréels et magiques par des faunes préhistoriques bien loin de nous faire rêver… Bilan mitigé donc mais globalement positif.

Grande effervescence à Athènes ! Le roi Thésée prépare son mariage avec la reine des Amazones Hippolyta. Dans la forêt avoisinante, le roi des fées Obéron querelle sa femme Titania au sujet de leurs possibles amants. Pendant ce temps là, un quatuor d’amoureux transis mais chagrins ne parvient pas à se mettre d’accord : Hermia aime Lysandre mais son père Égée la promet à Démétrius, poursuivi par les ardeurs de la jeune Héléna. Des artisans, sous la houlette du vantard Puck, répètent également une tragédie pour les noces de leur roi. Dans ces bois charmeurs, où tout le monde se retrouve réuni, Obéron jette un sort sur tous ces personnages, assisté par le facétieux Puck. Résultat : les amours changent de cible et l’égarement règne en maître lors de cette nuit rêvée, vécue ou fantasmée selon les ressentiments de chacun.

Cette adaptation du Songe est l’épreuve du feu pour Muriel Mayette : vivement critiquée par la troupe, l’administratrice était  attendue au tournant pour ce qui pourrait être l’une de ses dernières mises en scène au Français. Autant le dire de suite : ce Songe est loin d’être une catastrophe malgré des partis pris scéniques et dramaturgiques parfois hasardeux.

Ces points noirs peuvent être répartis en deux catégories : les décors trop peu suggestifs et la volonté de faire ressembler les fées et les elfes à des créatures repoussantes et peu charmantes. On se demande pourquoi Muriel Mayette a opté pour cette scénographie presque nue, reposant sur une immense bâche blanche en toile de fond avec des colonnes souples de la même couleur. Visuellement, le rendu s’avère plutôt laid et ne permet pas de s’immerger dans ce monde enchanteur et étranger aux mortels. Certes, la décision de Mayette peut se révéler maligne : ce décor quasi inexistant permettrait de projeter toutes nos illusions et chacun de nos fantasmes au gré de notre imagination. Or, le minimum que l’on demande à un metteur en scène, c’est d’oser prendre des risques et de les assumer. Ce flou scénique et artistique ne nous a pas convaincus, jugé trop facile. Il est certain qu’on ne s’attendait pas à la baguette magique ou au chapeau pointu mais la moindre des choses aurait été de nous indiquer ne serait-ce qu’un peu la vision qu’aurait eu Mayette de cet univers féerique.

Si les décors ne permettent pas de se faire un avis, en revanche les costumes et les attitudes des fées et autres elfes renvoient clairement à un royaume préhistorique, bestial et sauvage. On cherche encore à comprendre en quoi ces faunes revêtus de fourrures de bêtes et de longues queues inspirent la féerie. Les costumes de Sylvie Lombart, inspirés par Jérôme Bosch, émerveillent les regards mais semblent à contresens de l’image que l’on se fait habituellement des fées. Dans l’inconscient collectif, ces êtres sont liés à la douceur, aux bonnes manières, à la beauté et à la gentillesse. Ici, que nenni ! La reine Titania, campée par une Martine Chevallier féline, hurle comme une chatte sauvage tandis qu’Obéron se montre diaboliquement inquiétant et n’inspire aucune sympathie. Christian Hecq, à son habitude, fait divinement bien le clown et divertit allègrement la compagnie. La révélation comique se nomme néanmoins Louis Arène, absolument incomparable dans le rôle de Puck. L’acteur, à mi-chemin entre Gollum et Scrat de L’Âge de glace, grogne et provoque à chacune de ses apparitions un rire sincère. Génial en gaffeur joueur, il insuffle un humour constant à la pièce. Même si cette transposition caverneuse du monde des fées nous a laissés dubitatifs, force est de reconnaître que Muriel Mayette joue la cohérence permanente à ce niveau-là.

Malgré ces deux défauts lourdement handicapants, cette mouture 2014 possède un grain bien particulier. Félicitions d’entrée de jeu le formidable travail de troupe des vingt comédiens présents sur scène qui tirent chacun leur épingle du jeu. La metteur en scène a vraiment bien fait de privilégier les jeunes talents de son équipe, donnant ainsi à cette version une fraîcheur et une joie vivifiantes. Comment ne pas ovationner le quatuor d’amoureux contrariés incarnés par les fougueux et virils Laurent Lafitte et Sébastien Pouderoux accompagnés des délicieuses Adeline d’Hermy et Suliane Brahim, idéales en pestes gamines et boudeuses. Ces quatre comédiens font des étincelles et assurent les meilleures parties du spectacle. Ils permettent également de mettre l’accent sur l’importance de la sensualité et de la gestuelle dans cette adaptation. Affriolantes en nuisettes ou excitants torses nus et velus, le quatuor se caresse sans cesse, joue au chien, touche des seins ou se fait des baisers dans le cou. Ce lit des rêves trouve sa concrétisation idéale avec ce carré amoureux. Tout comme les elfes et les fées, les mortels sont régis par des pulsions sexuelles bestiales incontrôlables.

L’autre atout fort niveau distribution réside dans la troupe des artisans comédiens emmenée par le boute-en-train Jérêmy Lopez, excellent dans le rôle de Bottom. Pierre Hancisse, Benjamin Lavernhe et Stéphane Varupenne complètent l’équipe avec une douce folie. Le bouquet final de la pièce, la représentation de Pyrame et Thisbé, achève ce Songe par un feu d’artifice magistral. S’amusant sur un registre burlesque, les comédiens donnent une farce hallucinée  et hilarante de cette histoire tragique.

Cette version bénéficie aussi de détails scéniques intelligents et bien pensés comme cette métalepse dramaturgique inaugurée d’emblée par la présence des aristocrates prenant place aux premiers rangs de l’orchestre. Michel Vuillermoz en autoritaire Thésée, et Julie Sicard en Hippolyta soumise, mènent le bal et invitent leurs convives à s’installer et à discuter avec le public. Cette rupture finement pensée revient notamment à la fin lors de la mise en abyme de la représentation théâtrale. L’effet relève d’une simplicité astucieuse de bon ton. Les morceaux chantés sont divertissants et savamment distillés bien que dispensables. On se croirait à Broadway version Grinch !

Ainsi, ce Songe vaut le détour d’abord par la qualité d’interprétation démentielle de la troupe, extrêmement bien dirigée. pour son rythme haletant et hilarant qui tient la distance et pour sa chorégraphie sensuelle et charnelle au service du texte. Néanmoins, des réserves se font fortement ressentir, surtout au niveau de l’absence d’audace scénographique et du manque d’onirisme de la pièce, pas assez affirmé à notre goût. En outre, ces faunes monstrueux apparaissent comme un contresens à l’ambiance magique et accueillante que l’on est en droit de s’attendre lorsque l’on évoque le royaume des fées. Le mot de la fin revient à Puck, qui une fois le rideau baissé lance au public qu’il faut être indulgent sur la comédie qui vient de nous être contée. Ce appel à la bienveillance résonne cruellement dans le contexte de crise actuelle que traverse le Français… ♥ ♥ ♥ ♥

© Pascal Victor
© Pascal Victor
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