En connaisseur d’Ibsen, Stéphane Braunschweig monte à la Colline un grand cru du dramaturge norvégien. Le Canard Sauvage se savoure lentement et distille le poison de ses odeurs marécageuses dans les veines de deux familles antagonistes. Cette quête de la vérité destructrice interroge notre rapport au réel et fait vaciller les idéaux d’une société bercée d’utopies fallacieuses. Emportée par une troupe de comédiens engagés corps et âme dans un spectacle éprouvant, cette pièce brille par l’incandescence de son propos. Un succès amplement mérité donc pour cet oiseau meurtri.

Dans un immense domaine forestier, deux familles cohabitent difficilement : tandis que les Ekdal (le père Hjalmar, sa femme Gina, leur fille Hedvig et le grand-père) survivent dans un taudis suite à la magouille du lieutenant ayant vendu du bois qui appartenait à l’État, les Werle étalent leur opulence aux yeux de la population en évoluant dans une maison luxueuse. La différence de condition sociale s’explique par la supercherie du père Werle, qui serait le seul véritable coupable de cette affaire fumeuse.

L’enjeu dramatique du Canard sauvage, comme beaucoup de pièces d’Ibsen, repose sur des secrets de famille mis à mal par un élément perturbateur. En l’occurrence ici, il s’agit de Gregers Werle de retour chez lui après quinze ans d’absence. Décidé à se venger du complot paternel ayant provoqué le déclassement du lieutenant, le fils souhaite racheter les fautes du père Werle par une volonté de transparence absolue, quitte à détruire tout l’équilibre familial péniblement construit. « La forêt se venge » alors et exige son tribut.

Cette pièce déroule une série de leitmotivs obsédants, se faisant écho avec force tout au long de la représentation. Le plus singulier et le plus paradoxal reste sans doute le rôle échu à la vérité. Incarnée sous les traits de l’ange de la justice Gregers, cette « mission vitale » dont les buts sont au départs louables, se transforme en un incendie ravageur dévastant tous les personnages, chacun névrosé à sa façon sauf Gina, femme pragmatique. Gregers qui, tel un enquêteur chevronné, vient semer la graine du doute dans l’esprit de la famille Ekdal : bien décidé à lever le voile sur ce fatras de mensonges puants, ce célibataire rêvant d’idéaux impossibles à maintenir révèle son incapacité à se comporter en société. Ne mesurant pas les conséquences désastreuses de ses révélations, cet inadapté tenace fait s’écrouler un monde aux bases déjà bien fragiles. Hjalmar, photographe raté, subit un véritable lavage de cerveau par Gregers, contaminé par cette chasse à l’idéal délirante. Cet homme faible, incapable d’assumer le rang de père de famille et d’époux, ne parvient pas à prendre de décision jusqu’à ce revirement idéologique qui le conduira à une grande violence, notamment face à sa fille, victime sacrificielle et absurde d’un univers déréglé par les mensonges et les non-dits.

En opposition à ce désir ardent de savoir la vérité, la dissimulation apparaît comme l’autre envers du décor, tout aussi ravageur. Gina, qui a couché avec Werle, n’a rien révélé à son mari, tout comme Werle a bien caché son rôle dans la chute du lieutenant. Cette doctrine du « mensonge vital » énoncée par le médecin Relling se veut rassurante. Sauf que le mensonge finit toujours par éclater d’une façon ou d’une autre… Cette dialectique entre vérité et secret rythme la pièce au gré des révélations choc de Gregers, persuadé d’agir en sauveur providentiel.

L’autre thème central du Canard sauvage réside dans la vision : la cécité métaphorique et factuelle de la famille constitue l’image de déni la plus significative qui soit. Hjalmar ne parvient même pas à restituer le réel avec ses photos retouchées ; le père Werle refuse d’assumer ses fautes : Hedvig, créature frêle et innocente devient progressivement aveugle, lourd handicap héréditaire dont elle n’a pas encore conscience… En refoulant leurs angoisses et leurs responsabilités, les protagonistes se condamnent eux-mêmes à un anéantissement certain.

Pour échapper à cette réalité étouffante, les personnages vont se réfugier au grenier, endroit de toutes les possibilités et de tous les fantasmes. Dans cet endroit mystérieux et troublant, vit un canard sauvage, rescapé et symbole tragique de la figure du suicidaire. Cet animal-totem cristallise tous les désirs et toutes les répulsions des protagonistes : fascinant, il renvoie à la capacité d’adaptation que semblent incapables d’endosser les deux familles. Ces capitalistes du bois, détruisant les forêts à des fins mercantiles, réparent leur culpabilité en construisant un paradis artificiel où des sapins fatigués servent de décor et où la basse-cour tient lieu de faune dangereuse. Échappatoire temporaire, le grenier des Ektal permet à la famille d’assumer ses pulsions intimes : le vieillard se métamorphose en chasseur, Hjalmar y délaisse ses responsabilités et Hedvig y sacrifie sa vie. Métaphore du théâtre, où le public peut évacuer ses tensions et ses soucis quotidiens, ce grenier reste magique.

Cocotte-minute
Stéphane Braunschweig a su restituer avec précision et abrupté cette déliquescence des relations, notamment en dirigeant ses acteurs avec une rigueur vertigineuse. Claude Duparfait se montre absolument effrayant en prêcheur têtu jusqu’à la folie, totalement inconscient alors qu’au contraire, Rodolphe Congé insuffle une nervosité énergique à son Hjalmar, d’une crédulité affolante et d’une violence poignante. Charlie Nelson campe lui un vieux Ekdal dans la lune, chasseur du dimanche à l’aise dans son peignoir et filou comme un singe. Dans le rôle de Gina, Chloé Réjon fait des merveilles en femme terrienne bien décidée à ne pas s’enfermer dans un passé cauchemardesque. La révélation se nomme Suzanne Aubert, bouleversante en fille à papa brutalement considérée comme une étrangère. Son interprétation d’Hedvig restera dans les mémoires, tant elle parvient à rendre compte du naufrage intérieur que subit cette jeune fille de seulement quatorze ans, magnifique dans son sacrifice.

On rit beaucoup dans cette pièce remplie d’adultères mais cependant ce rire est causé par un humour froid, méchamment ironique et glace le sang.

La scénographie du même Braunschweig s’avère élégante dans son intérieur boisé typiquement nordique. Au point culminant de la pièce, lors de la répudation d’Helvig, le décor bascule et s’incline, entraînant dans sa chute les personnages. Symbolisant l’effondrement des protagonistes, cet effet se montre cohérent et visuellement très accrocheur. La forêt de sapins au fond de la scène réussit à dévoiler toute l’étrangeté de la situation. On regrettera une légère maladresse dans l’utilisation de la vidéo où est projeté sur un immense écran le personnage du père Werle interprété par Jean-Marie Winling. Pour impressionnant que soit le rendu, il schématise de manière trop ostentatoire l’ombre écrasante du père sur Gregers, qui au fond redoute toujours l’ire paternelle qu’il n’a jamais pu bravée par lâcheté.

Ainsi, Le Canard sauvage édifie par sa cruelle quête de vérité et bouleverse les sens. Manifeste du doute, où la transparence conduit à la déchéance sociale, morale et identitaire, cette pièce nous questionne sur la notion même d’aveuglement et de culpabilité. Portée par une distribution fabuleuse, ce spectacle est un vrai coup de cœur. À voir absolument. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

LE CANARD SAUVAGE d’Henrik Ibsen. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 2h30

© Élisabeth Carecchio

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