Le Misanthrope, comédie de caractères de Molière, s’est transformée depuis le XVIII ème s en une pièce sérieuse, érigeant Alceste en modèle de vertu et de sagesse et condamnant la coquette Célimène, trop superficielle. Cette lecture moraliste de la pièce, univoque, déplait fort à l’exubérant Michel Fau, qui dans son adaptation, transpose son esthétique baroque et déclamatoire. Selon les propres mots du metteur en scène, incarnant d’ailleurs un Alceste bourru d’une distinction noire, « il faut rêver le XVIIème siècle, profiter du style baroque de l’oeuvre et exploiter l’alexandrin qui est le vers noble, pour mettre en lumière un monde décadent et raffiné, précieux et féroce ». Prenant à cœur de réhabiliter la dimension outrancière de la pièce, Michel Fau s’entoure d’une distribution fabuleuse, Julie Depardieu et Édith Scob en tête, et nous plonge dans un monde élégant mais terriblement hypocrite où la vérité a du mal à émerger. D’abord créée au Théâtre Montansier de Versailles, puis reprise à l’Œuvre, ce Misanthrope brille tel un soleil noir sur la scène et s’avère l’une des adaptations les plus somptueuses de ce début d’année. Une pièce incontournable, fine et intelligente qui fait résonner la langue moliéresque avec puissance et émotion.

Évoluant dans un société aristocratique faite de faux-semblants et hypocrite, Alceste n’arrive pas à trouver sa place dans ce monde. Les hommes le dégoûtent et par un excès d’amour-propre, ce misanthrope refuse d’être le compagnon de jeu d’un entourage qui ne le mérite pas. Assumant sa solitude, tel un loup sauvage mais cependant élégant, Alceste tombe vite amoureux de son exact opposé, de ce qu’il déteste par dessus tout : Célimène, la précieuse ridicule qui n’existe que par les mondains qu’elle reçoit dans son boudoir. Déchiré entre ses convictions et l’amour, cet anti-héros subit une série d’afflictions telles qu’au final, il se retire, en exil dans un lieu lointain afin de ne plus avoir à subir d’aussi cruelles trahisons.

La devise de Molière, tout comme son contemporain La Fontaine, se résume à « Placere et docere » : plaire et instruire. Le Misanthrope relève donc d’une comédie, avec ses personnages exubérants, mais possède la grandeur d’une tragédie. Alceste et Célimène peuvent tous deux s’assimiler à un couple de héros tragiques, dont la ténacité les conduira à l’anéantissement. Molière se garde d’ailleurs bien de trancher qui des deux incarne le véritable méchant. Cette satire de la vie de Cour provoque un rire grinçant, d’une noirceur absolue : la pièce se terminant sur une Célimène démasquée, dévastée et absolument seule. À force de réduire l’amour à un jeu et de ne pas se montrer honnête dans ses sentiments, la belle se condamne elle-même et constate que sa pseudo liberté contenait en réalité ses chaînes malgré une ultime confession bouleversante, traduisant bien une volonté de rédemption réelle mais inaboutie. Ces pédants tournés en bourrique déclenchent l’hilarité mais le désespoir n’est jamais bien loin ici.

L’envie de Michel Fau d’adopter l’une des plus célèbres pièces de Molière tient peut-être à son goût pour les alliances antithétiques, la démesure, le faste et les apparences. En somme, l’esthétique baroque caractéristique du metteur en scène fusionne intimement avec cette thématique essentielle de l’œuvre. Nos coquettes ne cessent de s’admirer dans des miroirs, objet significatif au possible de l’importance du paraître dans cette société fausse. Les magnifiques costumes de David Belugou, d’une richesse fantasque incroyable, reflètent le faste de ce riche monde en même temps qu’il établit un renversement étonnant des sens : ainsi,  la jeune et fraîche Célimène porte une robe d’un noir de jais alors que la vieille et fausse prude Arsinoé arbore une robe dorée du plus bel éclat. Le noir, couleur du deuil, normalement dévouée à la vieillesse, renvoie à la mort sociale de la coquette, à son déclassement et à sa manipulation amoureuse alors que le doré de la mégère symbolise son désir de briller malgré son âge avancé et indique la force de son désir. Le visage des acteurs est maquillé avec outrance d’une pâleur à la fois cloonesque et morbide, soulignant fortement cette convergence des contraires. Affublés de perruques extravagantes et de costumes intensément colorés, ils naviguent dans un univers privilégié mais vide de sincérité.

© Marcel Hartmann
© Marcel Hartmann

Le sujet même de la satire, l’hypocrisie sentimentale et sociale, constitue en lui-même un thème baroque par excellence. Parangon de la recherche de la vérité, Alceste s’érige contre le mensonge de cette société mesquine, tournée sur elle-même. Malgré les avertissements éclairés de son ami Philinte, le conjurant de se tempérer, le misanthrope n’en fait qu’à sa tête et s’efforce de révéler au grand jour la supercherie dont il refuse de faire partie.

Le metteur en scène a décidé de faire du Misanthrope un bijou raffiné et cruel : la toile peinte de Jérôme Bosch officiant comme rideau représente les Enfers, qui pour paraphraser Sartre, sont les autres. Michel Fau plante alors instantanément le décor et fait comprendre que tout ne sera pas drôle dans cette pièce. Effectivement, sa direction d’acteurs, très déclamatoire et maniériste, inquiète autant qu’elle fait rire. Les traits des personnages sont forcés mais sans jamais atteindre la caricature. L’équilibre est donc constamment maintenu et la distribution magnifique parvient à restituer magistralement l’ambiguïté des protagonistes. Michel Fau se montre royal en Alceste intimement blessé et courroucé, noir à l’extrême. Il crie, bougonne, se lamente et soupire avec une énergie folle. Pour lui tenir tête, Julie Depardieu semble un choix rêvé pour une Célimène dans la lune, inconséquente et victime de son indécision mais capable d’empathie. Le duo fonctionne à merveille : le loup grognon et la chatte mutine se griffent avec une délicatesse acerbe. Édith Scob campe une Arsinoé flatteuse à souhait, complètement à l’ouest et très enfantine. L’irrésistible Jean-Paul Muel s’empare avec un panache incroyable du rôle d’Oronte, provoquant une salve de rires dès qu’il se met à parler. Jean-Pierre Lorit impressionne en Philinte de bon conseil tout comme Laure-Lucile Simon, touchante en sage Éliante. Les deux prétendants éconduits, Acaste et Clitandre, joués par Frédéric le Sacripan et Roland Menou assurent le show avec Fabrice Cals, hilarant en valet gaffeur.  L’interprète d’Alceste s’est attaché à restituer avec précision la diction classique et quel régal d’entendre les vers si justement incarnés ! L’insistance sur les diérèses, la musicalité du vers et de ses rimes sont parfaitement rendues avec un sens du déclamatoire volontiers exagéré mais qui permet d’écouter avec une attention quasi religieuse et pleinement enjouée la langue de Molière. Chapeau sur ce point !

Le Misanthrope est émaillé de scènes devenues mythiques : pour chacune d’entre elles, Michel Fau a su les réinventer avec un style reconnaissable entre tous, traduisant une compréhension respectueuse de la pièce de Molière. Par exemple, la scène du sonnet au début de la pièce, permet d’introduire le personnage d’Oronte avec extravagance, décrédibilisant d’emblée les aspirations poétiques de ce rimeur pathétique. La joute verbale l’opposant à Alceste n’en est que plus savoureuse. Le fameux passage des portraits se déroule ici sur un long canapé : les personnages alignés les uns à côté des autres caquettent méchamment sur leurs compagnons tandis qu’Alceste est assis sur une chaise, dos au public et à l’écart comme s’il était un spectateur exclu de cette comédie grotesque. On pense également à la fameuse confrontation entre Célimène et Arsinoé parodiée en une fausse confession impayable : plantées à tour de rôle sur une chaise exposée en plein dans un rayon de lumière représentant une croix couchée, les deux précieuses se crachent leur venin sous une apparente amitié désireuse  de ne rien cacher à l’autre.

Michel Fau sait particulièrement jouer sur les ambiances : les lumières de Joël Fabing enchantent les yeux, surtout à la fin du spectacle. La scène se pare d’un voile bleuté, irréel accompagnant la descente aux Enfers des personnages. Cette lumière douce se cogne alors d’autant plus brutalement à la violence de la situation. L’élégance des costumes rivalise avec la méchanceté des sentiments. Bouillonnante opposition donc.

Le Misanthrope revisité par Michel Fau permet ainsi de redécouvrir une pièce majeure de la littérature française, trop souvent cantonnée à un manichéisme de bon aloi évacuant la maladie d’Alceste au profit de son sérieux vertueux. Dans son adaptation, le metteur en scène met en avant la noirceur effrayante des propos, la solitude incommensurable des personnages et l’esthétique baroque inhérente à cette œuvre. Les vers de Molière parviennent limpides jusqu’à nos oreilles, sublimés par une troupe généreuse et génialement outrancière. On parie à coup sûr que cette relecture à la sauce Fau va faire un tabac à l’Œuvre. Un triomphe amplement mérité. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Marcel Hartmann
© Marcel Hartmann
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