Jon Fosse rend hommage à son compatriote norvégien Knut Hamsun en proposant une réécriture condensée de son célèbre roman Faim. Ylajali désarçonne dans la production fossienne car on a du mal à retrouver la plume caractéristique du dramaturge forgée sur une poétique de la litanie et de l’ellipse. Certes, la pièce centre ses réflexions sur l’absence, le désespoir de la solitude, et l’indétermination, thèmes centraux chez Fosse, mais la magie a du mal à opérer malgré un trio de comédiens qui fonctionne efficacement. Gabriel Dufay, dans le rôle principal, signe également la mise en scène d’une beauté mystérieuse envoûtante.

Le rideau se lève sur un brouillard épais et troublant. Deux bancs, des feuilles mortes et un réverbère pour seul décor. Un lieu en extérieur donc, imprécis. On pourrait être dans n’importe quel coin du globe, à n’importe quelle époque. Un homme hagard entre sur scène, vêtu d’un bonnet, d’une écharpe rouge et d’un manteau miteux. Il crève de faim et de froid, il vient de se faire expulser de son domicile. Errant dans les rues, il lutte pour survivre. Il rencontre divers individus dont une magnifique femme, ensorceleuse, qu’il prénomme Ylajali et qui apparaît dès lors comme sa seule lueur d’espoir dans les ténèbres sans fond de sa faim .

Comment réussir à garder foi en la dignité humaine lorsque l’on se retrouve au rebut de la société ? Comment ne pas sombrer dans la folie lorsque plus rien ne nous retient sur Terre ? Fosse, en reprenant le canevas et les principales interrogations du roman de Hamsun, développe ses thèmes fétiches et se sert de l’hypotexte comme d’un moyen de projeter ses propres obsessions. On retrouve ainsi la frontière entre un onirisme fantastique appuyé, figuré par la silhouette évanescente d’Ylajali et une réalité brutale et violente, ici le monde de la pauvreté. Les tensions entre ces deux pôles s’éloignent au profit d’une symbiose harmonieuse. L’autre leitmotiv fossien fondamental réside sur le rapport à l’absence et au manque quasi clinique qui s’empare du héros clochard de la pièce. La faim se révèle terre-à-terre, physique et bestiale : il faut s’alimenter pour vivre. Le mendiant se retrouve forcé à vouloir vendre tous ses maigres biens pour avoir un repas chaud. Le bloc d’indifférence auquel il est confronté marque les esprits.

© Vladimir Vadsev
© Vladimir Vadsev

La famine ronge également l’esprit et le désir. Ce mendiant vire à la folie la plus terrible lorsqu’il se met à s’imaginer que des rats le dévorent intégralement et sa mise à nu littérale prouve à quel point la solitude peut conduire à la perte identitaire la plus totale. Une autre scène montre très bien l’appétit sexuel qui crie famine lorsque le héros se met à dévorer les seins de la jeune femme avec une gourmandise presque éhontée. Le cannibalisme à peine voilé de cet épisode indique combien l’homme réduit à la pauvreté la plus extrême souffre du manque de chaleur humaine.

Gabrel Dufay se révèle convaincant dans ce rôle d’abandonné de la vie, loufoque et désespéré. Il insuffle beaucoup de hargne à son personnage, une colère rentrée frappante et fracassante. L’acteur inspire de la compassion et l’on suit la boule au ventre son errance pathétique. Jean-Paul Wenzel campe divers rôles avec la même conviction et le même entrain : touchant clochard et implacable prêteur à gages. On sera plus nuancés avec l’interprétation un peu trop artificielle de Muranyi Kovacs, en déesse putain appuyant ses effets avec trop de manières.

Là où le bât blesse, ce n’est sûrement pas dans la mise en scène intelligente et troublante de la mise en scène, mais plutôt dans le texte en lui-même. La dernière pièce de Jon Fosse peine à convaincre, sûrement à cause du fait même de son statut d’adaptation littéraire. Même si Fosse a resserré l’intrigue et qu’il a mis en relief ses pôles thématiques de prédilection, le résultat ne décolle jamais vraiment. Le matériau littéraire d’origine empêche la liberté d’écriture du dramaturge de se faire entendre. On a tout simplement du mal à reconnaître une pièce de Fosse en prêtant attention à la langue durant la représentation. Cela est fort regrettable lorsque l’on connaît la force d’écriture du dramaturge, qui remplit les blancs avec virtuosité. Les comédiens font ce qu’ils peuvent avec ce texte et s’en sortent dans la majorité remarquablement bien comme dit précédemment.

Ainsi, Ylajali ne réussit pas à nous transporter dans l’univers fossien avec le même enthousiasme béat que d’ordinaire. Les carences du texte, trop éloignées de l’écriture fossienne, chamboulent celui qui connaît bien la production de l’auteur. La belle scénographie de Soline Portmann ainsi que la mise en scène poétique de Gabriel Dufay sauvent le spectacle d’un ennui lié au manque d’enjeu textuel. Déception donc. ♥ ♥

© Vladimir Vatsev
© Vladimir Vatsev