Certaines femmes sont nées pour s’élever au rang de mythe ; c’est le cas de la sulfureuse et glamour Marilyn Monroe dont l’aura mystérieuse continue cinquante ans après sa disparition de susciter une admiration fervente dans le monde entier. Amine Adjina a conçu une pièce brillante et ambitieuse sur le concept Marilyn qui permet d’aboutir à une réflexion universelle sur le rapport qu’entretient l’acteur face au monde, aux autres et à lui-même. Sur-prise semble évoquer une fête d’anniversaire joyeuse, une naïveté enfantine mais les apparences sont trompeuses. Drame de l’image et de la surexposition, le spectacle révèle une jeune comédienne talentueuse dotée d’une sombre fragilité pétillante en la personne d’Émilie Prévosteau. Un grand moment de théâtre.

En rentrant dans la petite salle des Déchargeurs, nous sommes accueillis par une jeune femme arborant une perruque blonde. Détail important, celle-ci porte un appareil-photo et demande au public de prendre des clichés d’elle. Adoptant des poses langoureuses et suggestives, la femme se livre à la caméra sans pudeur et avec une sensualité gourmande. Sont ensuite projetées sur scènes des photos d’Émilie Prévosteau en Marilyn dans un supermarché, le regard mutin et rieur. D’emblée, l’enjeu principal de Sur-prise est posé de manière frontale : à quel point le poids des apparences dirige-t-il nos vies ? Comment concilier la fiction et la réalité ? Comment l’acteur peut-il se dissocier de son personnage et ne pas sombrer dans la folie ?

Tentant de répondre intelligemment à ces questions somme toute vertigineuses, Amine Adjina évacue la dimension biographique et hagiographique qu’une telle pièce pourrait revêtir. On entre certes dans la vie de Marilyn dont on apprend qu’elle a été abandonnée par ses parents, qu’elle aime boire et qu’elle aurait adoré jouer du Shakespeare et du Tchekhov. Sur-prise reprend également la dichotomie traditionnelle concernant la blonde la plus célèbre de la planète qui se situe entre l’enfant et la putain ; l’écervelée et la cérébrale ; la mondaine et la solitaire. Sa rencontre avec Daddy, toute en tension sexuelle affriolante, a le mérite d’attirer l’attention sur un élément crucial dans la vie de l’actrice : celui du destin, symbolisé par un dé. Le sort contribue d’ailleurs fortement à la notion de mythification : Marilyn devient une icône de manière prédestinée.

L’intelligence du spectacle réside dans la superposition identitaire qu’effectue l’auteur et le metteur en scène dans le traitement de son personnage. Qui parle ici ? Norma Jean Baker ? Zelda Zonk ? Marilyn ? Émilie Prévosteau ? Aucune et toutes à la fois. Au fond, peu importe que la pièce parle de Marilyn. Ce qui importe ici, c’est la réflexion sur le métier et la condition de l’acteur développée à partir du prisme de cette star interplanétaire. L’acteur porte constamment un masque et peut facilement sombrer de l’autre côté du miroir : c’est-à-dire que l’on ne parvient plus à distinguer son rôle de sa véritable personnalité, le tout semblant inévitablement emmêlé. Dans le cas de Marilyn, son apparence provocante la transforme en objet de désir et de projection l’enfermant dans une image sensuelle réductrice et aliénante. Trop « prise », au sens à la fois sexuel et temporel, l’actrice souffre du reflet qu’elle renvoie au monde et à ses fans. Sa peur clinique de l’abandon, du rejet et de son refus de vieillir s’applique évidemment aussi à l’ensemble des acteurs. L’importance de la perception constitue en fait le leitmotiv du spectacle, motivé en outre par le rôle des médias qui déforment la réalité en la grossissant à la loupe et participent grandement au narcissisme des comédiens. Le manque de recul engendré par cette starification peut pousser à des pertes de repères très fortes. Le brouillage identitaire s’aperçoit avec éclat par l’utilisation de la perruque qui marque un constant va-et-vient entre la fiction et la réalité, créant ainsi une métalepse narrative fort judicieuse.

Pour porter ce spectacle exigeant et difficile, il faut s’appuyer sur une actrice à la palette émotionnelle très vaste. Seule en scène, Émilie Prévosteau s’impose avec une délicatesse infinie dans ce rôle d’une femme pleine de failles, assaillie par la peur de l’échec et l’effroi de lasser son public. Malicieuse à souhait, coquine même, la comédienne jongle avec habilité d’un extrême émotionnel à l’autre. La fin de Sur-prise est de ce point de vue édifiante. L’obscurité envahit le plateau et la conscience de Marilyn, qui tente de rester lucide et de ne pas sombrer dans une folie métaphysique. La jeune femme montre ses vacillements avec une pudeur touchante. Cet « ange blanc » n’aspire qu’à la pureté mais se retrouve constamment souillée par la luxure de ces hommes envieux, qui la taxent d’obscène alors qu’ils tentent de réprouver leurs pulsions malsaines.

La mise en scène d’Amine Adjina se fait plaisir, dans tous les sens du terme. L’actrice évolue en trench, sans rien en dessous ; puis dans son bain, toute nue également et enfin en chemise, un vêtement d’homme chargé de connotations érotiques et freudiennes évidentes. Ce déshabillage concret et métaphorique joue sur l’esthétique de la mise à nu et du dévoilement : le rendu s’avère vivant, élégant et fin. On saluera également l’utilisation de la vidéo au début et à la fin de la pièce, notamment lorsque l’on voit Marilyn chantonner avec une profonde mélancolie et une certaine gravité « One silver dollar ». Ces touches  technologiques sont d’une légèreté bienvenue et ne viennent jamais alourdir les propos tout comme le téléphone, symbole de la menace.

Ainsi, nous sortons effectivement surpris de cette pièce. Surpris par le traitement que fait le metteur en scène / auteur du mythe Marilyn pour mettre en évidence sa portée universelle ; surpris surtout par la luminosité d’Émilie Prévosteau, qui rayonne dans ce rôle complexe et qui nous enchante par la rigueur et la gourmandise de sa prestation. On passe donc un excellent moment avec cette réflexion sur le statut de l’icône et sur le métier d’acteur. Chapeau. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

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