Le directeur de l’Odéon, familier de Marivaux, offre un splendide écrin à l’ultime pièce du dramaturge en adaptant Les Fausses Confidences avec une délicatesse de sentiments rare et une distribution absolument parfaite. Luc Bondy restitue avec une justesse incroyable la sensibilité du dramaturge : son éternel clivage entre vérité et mensonge, raison et affectivité, silence et effusion. Ce spectacle, tant attendu, se révèle un triomphe complet et ravit les sens. Une merveille !

Lorsque l’on pénètre dans la salle de l’Odéon, on est surpris de trouver Isabelle Huppert en pleine séance de tai-chi, ravissante dans son pyjama Dior en satin blanc. L’actrice est entourée d’une rangée de chaussures, toutes plus belles les unes que les autres. Des Louboutin peut-être. Un signe de richesse extérieure en tous les cas. Car oui, le personnage qu’interprète Huppert, Araminte, est une bourgeoise nonchalante mais constamment occupée. Working girl acharnée, la riche veuve consulte sans arrêt son agenda et ne peut évidemment pas songer une minute à l’amour. Poussée par sa mère, soucieuse de s’élever socialement, à épouser un Comte, Araminte ne manifeste aucun enthousiasme à se lier avec un homme qu’elle n’aime pas. Cette apparente sécheresse du cœur vacille lorsqu’elle rencontre le jeune Dorante, fils de bonne famille en banqueroute éperdument amoureux de la belle. Désespéré de ne pouvoir l’approcher, il peut compter sur son fidèle valet Dubois, véritable metteur en scène d’une trame amoureuse qui le dépasse rapidement.

Le moteur dramatique essentiel de la pièce réside effectivement dans la figure de Dubois, habile manipulateur des sentiments semblant contrôler à sa guise ses maîtres. Jouant comme d’habitude sur la dialectique renversée des maîtres soumis et des valets démiurges, Marivaux en propose cependant une variation plutôt sombre. Ce pari fou de Dubois consistant à unir Dorante à Araminte, part d’un bon sentiment mais reste constamment teinté d’un plaisir sadique de dominer la situation. Sauf qu’il s’emmêle les fils à ses propres dépens… Araminte ne se laisse pas manipuler aussi facilement et la pièce suit le parcours émotionnel de la veuve oscillant entre hésitation et résolution.

On pourrait résumer la transposition contemporaine de Luc Bondy par cette expression : entre confusion et limpidité. Dans sa note d’intention, le metteur en scène annonce que « chez Marivaux, la pièce ne peut jamais être prévisible. Il faut que l’histoire progresse par des voies qui peuvent tout perturber. Le fil de l’intrigue doit être à la fois très embrouillé et très tendu. » L’histoire des Fausses Confidences semble cousue de fil blanc : Dorante et Araminte finiront par s’aimer après une série d’obstacles. Cet horizon d’attente prévisible se confronte cependant à un constant revirement de situations qui transforme le spectacle en un jeu de dupes machiavéliquement divertissant.

La manipulation change de main à la vitesse de l’éclair, les certitudes s’ébranlent, les rapports de force s’inversent. La bonne Marton, convaincue de l’amour de Dorante et débordante de joie à l’idée de s’être vue préférée à un riche parti, déchante cruellement lorsqu’elle se rend compte de la supercherie dans la fameuse scène des portraits, acmé de quiproquos. Le procureur Rémy, l’oncle de Dorante, se trompe sur le désir de son neveu d’acquérir une situation convenable à tout prix et Dubois, surtout, ne parvient pas à maîtriser les débordements de sa machinerie a priori si bien huilée.

Ce jeu de tromperies réside déjà dans l’adjectif de la pièce : ces « fausses confidences » insistent sur le mensonge à l’œuvre tout au longe du spectacle. Les personnages se dérobent et refusent d’obéir à la vérité du cœur, par peur du rejet et de la déception. La découverte progressive de l’amour casse ces faux-semblants et amène nos deux héros à se confesser sur leur amour. Cette déclaration finale intervient après un long processus plein de silences et de non-dits, nécessaires à la fermentation de cette attirance irrésistible.

© Pascal Victor
© Pascal Victor

Luc Bondy apprécie Marivaux, qui le lui rend bien. Ces Fausses Confidences constituent l’un des événements théâtraux les plus fébrilement attendus de ce début d’année. Et l’on peut affirmer que cette mise en scène s’avère tout bonnement magistrale à bien des égards, à commencer par une distribution exceptionnelle aussi bien dans les rôles principaux que dans ceux plus secondaires. Ils méritent tous d’être cités.

Isabelle Huppert campe une Araminte frivole, aux yeux de biche séducteurs et fiers, démente dans sa folie amoureuse et résolue dans son apprentissage de la fermeté. L’actrice se montre royale comme à son habitude : ce masque de glace qui fond lentement mais sûrement devant les mystères de l’amour conquit les âmes. Face à elle, Louis Garrel joue un Dorante fiévreux mais gentleman, viril mais encore enfantin face à l’éveil de la sensualité. Yves Jacques est impérial dans le rôle de Dubois, à la fois manipulateur et marionnette. La jeune Manon Combes se révèle absolument délicieuse en bonne naïve et trompée. Bulle Ogier, dans le personnage de Madame Argante, ne se ménage pas en affreuse mégère snob et ronchonne. Jean-Pierre Barbin se démène avec insolence en Arlequin. Jean-Pierre Malo est digne en Comte bafoué et Bernard Verley ne manque ni de malice ni de drôlerie dans le rôle de Monsieur Rémy.

Non seulement la distribution est impeccable de bout en bout mais la direction d’acteurs paraverbale se montre éloquente. Luc Bondy accorde une importance capitale au corps, expression physique et matérialisée dramatiquement vitale dans une pièce aussi mouvementée. Des détails qui n’en sont pas et qui indiquent un dérèglement de sens inévitable : évoquons la folle délicatesse des mains des deux héros qui sont à deux doigts de se toucher mais se dérobent ; parlons des corps qui rampent, qui sautent, se bousculent, se cognent et s’effondrent sans arrêt. Cette gestuelle significative en dévoile beaucoup sur l’abandon des personnages, qui sous un vernis de maîtrise, peinent à masquer leurs émotions.

Saluons également les magnifiques décors de Johannes Schütz ressemblant à s’y méprendre à un Tétris géant vertical d’un bleu métallique de bon aloi. L’espace est ouvert, rempli de trous et le spectateur se retrouve donc voyeur des allées et venues des personnages, comme s’il se retrouvait au plus profond de leur émoi. La sensation créée relève à la fois d’un sentiment de liberté mais aussi d’oppression, de pesanteur : tout indique que ce décor pourrait s’écrouler sur la tête des protagonistes et que le stratagème si minutieusement conçu par Dubois s’effondrait de même. La toile de fond noire, scintillant parfois de multiples étoiles, est poétique à souhait et nous embarque dans un univers onirique enivrant.

Plusieurs scènes se dégagent, emballant par leur force dramatique, leur causticité ou leur évocation sensuelle : on pense bien sûr à la cruelle lettre dictée par Araminte à Dorante, summum du raffinement sadique, entre agitation émotionnelle et implacable piège. On songe aussi à l’hilarante dispute entre la mère et Monsieur Rémy, qui n’en finit pas d’opposer nos deux grincheux. Et puis évidemment, comment ne pas évoquer la si jolie scène finale montrant les deux amants étendus sur le dos mais non pas côte-à-côte, épuisés, alanguis de trop de révélations.

Ainsi, Les Fausses Confidences achève de nous émerveiller par l’émotion que Luc Bondy est parvenu à instaurer sur le plateau. Cette histoire d’éveil à l’amour perversement entravé par les conventions sociales et les machinations domestiques résonne d’une manière élégante, frappante et troublante. La troupe dégage une entente incroyable, les acteurs parlent et s’écoutent avec une pureté superbe : bref, Bondy a parfaitement su restituer la puissance de cette ultime œuvre marivaudienne. Triomphe assuré pour ce spectacle qui affiche déjà complet. Il faut absolument que vous réussissiez à assister à cette adaptation éblouissante. Vous en sortirez conquis à coup sûr. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Pascal Victor
© Pascal Victor
Publicités