Fin connaisseur de l’œuvre d’Ödön von Horváth, André Engel met en écho de manière judicieuse et réfléchie deux pièces du dramaturge à Chaillot. Sur fond de fait divers sanglant, ce diptyque nous plonge dans les abysses du crime, sombres et opaques. Pièce chorale, La Double Mort de l’horloger brille par le talent de sa troupe, son dispositif scénique millimétré et sa réflexion sur la peur, l’aveu et la couardise.

Meurtre dans la rue des Maures et L’Inconnue de la Seine ont pour point commun de raconter l’assassinat d’un horloger mais dont le traitement diverge. Engel a eu l’excellente idée de placer ces deux textes en miroir, créant ainsi un système de parallèles astucieux et obligeant le public à établir des effets de liens constants.

Le spectacle s’ouvre sur Meurtre dans la rue des Maures et nous entraîne dans le quotidien d’une famille bouleversé par le retour d’un fils tourmenté et hagard, qui tuera un vieil horloger et finira par se pendre. L’Inconnue de la Seine se focalise autour de la relation entre un assassin et une étrangère. Les sujets de la protection amoureuse, du rejet et du sacrifice apparaissent comme primordiaux et structurent la pièce.

Ce diptyque brasse beaucoup de thèmes, aussi bien sociétaux (la vie de l’Allemagne dans les années 20 et 30), historiques (la montée au pouvoir du nazisme) qu’humains (l’importance de l’aveu, l’amour passion, la jalousie…). Cette alliance des préoccupations donne à voir un spectacle fascinant, difficile d’accès, mystérieux et inquiétant.

Il n’est pas évident d’entrer facilement dans la pièce au début. La faible caractérisation des personnages nous place dans un moment d’attente fort. Tout commence d’ailleurs comme dans un boulevard, avec une situation familiale tendue centrée sur les Klamuschke. L’ouverture métaphysique s’opère petit à petit, finement. On sort de la bulle intime pour arriver à des perspectives bien plus larges, quasi existentielles. Cette progression vers l’abstrait est un autre atout de la mise en scène d’Engel. La fin aboutit à un constat horriblement cynique qui consiste en la fascination des couples à vouloir se procurer un moulage mortifère d’une jeune noyée, la fameuse inconnue. Cette délectation morbide, en contrepoint de l’attitude joyeuse des personnages, provoque un fort sentiment de malaise, à la limite du nauséeux. Les coupables s’en tirent sans aucun remords ; les innocents se sacrifient sereinement par amour. Brûlant contraste.

Engel a su s’entourer d’une troupe de comédiens absolument remarquables, généreux dans leur jeu. On retiendra surtout l’interprétation de Jérôme Kircher (excellent déjà l’année dernière dans Le Retour à l’Odéon), qui campe l’assassin dans les deux drames. Dans le premier, il se tient constamment sur le fil de la démence, comme s’il était étranger au monde qui l’entoure. Dans le deuxième, il se montre détestable en cambrioleur lâche et faible. À la fois patibulaire et mauviette, l’acteur navigue entre deux flots, toujours convaincant. À ses côtés, l’ex pensionnaire du Français fait des merveilles dans le rôle de l’inconnue. Minaudière, naïve, folle amoureuse, courageuse, prête à tout : Julie-Marie Parmentier est tout cela à la fois. Le couple forme un ensemble harmonieux ; leurs scènes constituent les meilleurs moments de la pièce.

Saluons aussi la performance d’Évelyne Didi, effrayante en mère toquée et géniale en concierge commère sans oublier le personnage de la fille Isle, jouée par une Manon Kneusé en forme et au phrasé hautement comique. Tom Novembre joue avec délectation un commissaire filou, avec sa voix grave si reconnaissable. Yann Collette excelle en ange de la mort, présence fantomatique étrangement inquiétante mais non pas dénuée de facétie.

La scénographie modulable de Nicky Rieti est splendide d’efficacité. Les changements sont d’une précision et d’une rapidité incroyable. La scène se retrouve plongée dans le noir, une horloge projetée et une musique inquiétante en fond sonore. C’est malin, ingénieux et vif. Chapeau.

Quelle délicieuse soirée passée à Chaillot ! Une intrigue opaque et passionnante, des comédiens au diapason, une scénographie merveilleuse, une réflexion poussée sur des thèmes universels. Bref, allez-y. ♥ ♥ ♥ ♥

© Richard Schroëder
© Richard Schroëder
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