Feydeau a le vent en poupe au Français : depuis plus de quatre saisons, Le Fil à la patte est joué avec un succès toujours aussi enthousiaste. Zabou Breitman crée Le Système Ribadier au Vieux-Colombier, un vaudeville hypnotique, haletant et cartoonesque porté par un trio de comédiens taquin et au jeu millimétré. La mécanique s’avère bien huilée et le rythme au cordeau de la mise en scène ne laisse aucun répit aux personnages. Une frénétique surprise à savourer sans modération.

Angèle Ribadier n’est pas du genre à faire facilement confiance aux hommes. La faute à feu son mari Robineau qui la trompait allègrement sans qu’elle le sache jusqu’au jour où elle découvrit un mystérieux calepin contenant tous ses trucs et astuces en matière d’adultère. Bien décidée à ne pas commettre deux fois les mêmes erreurs, la douce Angèle se mue en mégère hystérique à la jalousie maladive avec son deuxième époux, Eugène. Le pistant à la trace, la jeune femme ne se rend pas compte que son nouveau mari a inventé un système qui lui permet d’aller tranquillement voir ailleurs : il n’a rien trouvé de mieux que d’hypnotiser sa femme pour pouvoir sortir ni vu ni connu. Le procédé semble parfaitement rôdé jusqu’au jour où débarque Aristide Thommereux, de retour de Batavia où il s’est volontairement exilé par crainte d’offenser son ancien ami Robineau, venu tenter une nouvelle fois sa chance auprès d’Adèle, dont il est follement épris. Sans savoir évidemment qu’elle s’est remariée…

Sur un canevas vaudevillesque assez convenu, dont la principale originalité réside dans l’utilisation de l’hypnose (alors à la mode avec les expérimentations de Charcot) comme moyen adultérin, Feydeau confectionne une comédie aux petits oignons au rythme effréné et aux jeux de mots bien trouvés. Zabou Breitman catalyse la folle dynamique de la pièce et en restitue la construction rigoureusement déjantée. Les quiproquos s’enchaînent, les personnages évoluent à toute allure, les retournements de situation ne se comptent plus. Breitman insiste particulièrement sur le jeu survolté des comédiens, qui frise presque l’hystérie et la caricature. Cependant, même si les personnages apparaissent stéréotypés et leur jeu outrancier, la finesse de caractère transparaît malgré tout. Le trouple, surtout, varie de comportement et joue constamment sur les apparences. Ribadier est l’exemple même du mufle arrogant qui dissimule une bêtise sans nom et un attachement pour sa femme ; Angèle, malgré sa jalousie insupportable, redevient à la fin la femme douce et apaisée qu’elle était lors de son premier mariage et Thommereux, dont l’amour pour Angèle ne semble connaître aucune limite, saura abandonner la partie au bon moment. Bref, préparez-vous à un cocktail bien secoué.

La metteur en scène a particulièrement soigné son casting qui se révèle trois étoiles et permet de mettre en lumière un trait qui fait toute la beauté du Français : son esprit de troupe. Julie Sicard campe une Angèle insupportablement attachante : ses caprices et ses gamineries justifieraient presque l’adultère tant elle nous régale en peste jalouse.

Les deux Laurent constituent peut-être le Yin et le Yang comique de la pièce tellement leur alchimie crève la scène. Lafitte s’illustre en goujat fat horripilant qui se fait prendre à son propre jeu alors que Stocker est clownesque à souhait dans le rôle de l’amoureux malheureux. Tels des Laurel et Hardy modernes, ce couple masculin offre les meilleures scènes du spectacle dont une notamment particulièrement jouissive : à la fin de la pièce, on assiste à un running gag qui monte crescendo avec l’accélération des répliques qui se transforment en bouillie verbale.

À côté du trio de tête, évolue un trio secondaire, tout aussi truculent : Martine Chevallier nous épate en bonne à la poitrine réconfortante et au rire désagréable ; son prétendant Christian Blanc s’avère juste en cocher grivois. Nicolas Lormeau, enfin, se montre impayable en marchand de vin cocu, au ventre épais et au nez d’alcoolique, dont les affaires comptent plus que le mariage.

Ces personnages endiablés évoluent dans un décor magnifique signé Jean-Marc Stehlé. Maison de poupée bourgeoise, la scène se veut colorée et inventive. La dichotomie dedans / dehors s’effectue à l’aide d’un plateau tournant astucieux, tel un manège. Les extérieurs représentent d’ailleurs la rue du Vieux-Colombier, émouvante mise en abyme de l’art dramatique. Le portrait de Feydeau, représentant Robineau, sonne comme un clin d’œil en forme d’hommage au dramaturge. Plusieurs effets scéniques provoquent l’hilarité générale à juste titre comme l’apparition mignonne à souhait de ce petit chien, tourbillon comique attendrissant ou du furet empaillé qui s’avère bien utile pour l’un des protagonistes…

Ainsi, Le Système Ribadier se déguste sans faim dans cette ambiance morose et glaciale. Zabou Breitman effectue intelligemment un zoom sur les courts-circuits de la pièce, qui semblent figer l’action pour la relancer de plus belle. Véritable machine comique infernale, la pièce déballe un rythme frénétique palpitant et fascinant, servie par six merveilleux comédiens à l’unisson. Un bien beau travail de troupe au Vieux-Colombier. Idéal pour cette période de fin d’année. Foncez ! ♥ ♥ ♥ ♥ ♥