Presque cent ans se sont écoulés depuis la naissance de Duras, auteur prolifique et touche-à-tout. L’occasion pour deux fidèles d’adapter et de rapprocher un ensemble de textes de l’écrivain et d’en offrir un condensé émouvant et loufoque, où la fragilité et le rire cohabitent avec délicatesse.

Les Eaux et ForêtsLe ShagaLa Vie matérielleOustideLe Monde extérieurÉcrireLes Yeux verts… Cet assemblage de textes, pour la plupart peu connus, de Duras forme le terreau littéraire idéal pour Claire Deluca et Jean-Marie Lehec. Ces deux familiers de l’univers durassien focalisent leur transposition sur divers segments de l’œuvre abondante de cet auteur phare du XXème s.

Deux individus se trouvent dans un parc. Une vieille dame promène son chien ; un monsieur erre, en panne d’essence depuis deux ans. Est-ce-vrai ? Se voient-ils vraiment pour la première fois alors qu’ils semblent de concert sur de nombreux points triviaux du quotidien ? Le mystère demeure et tant mieux. La thématique fondamentale de cette transposition reprend le leitmotiv durassien du doute. La magie de l’écriture de Duras est finement retranscrite à travers cette indécision matricielle.

Le public doit accepter de se prendre au jeu de cette poésie fragmentée et de ne pas tenter d’y trouver une histoire établie et linéaire ou une quelconque cohérence mais plutôt à se laisser porter par le charme des mots et le pouvoir de la parole. Ne cherchez pas d’intrigue, il n’y en a pas. La parole est reine.

Le quotidien est ici abordé sous son aspect le plus simple, le plus dépouillé. On y parle de la circulation automobile, d’un lion, de boulons, d’hypothétiques meurtres… La conversation mêle des sujets sans aucun rapport entre eux. Ce qui compte c’est l’acte même de parler, l’incarnation performative du mot.  La notion même de sens est abolie chez Duras. Logorrhée trompeuse, Duras, la vie qui va met en scène et en voix ce patchwork épars de bribes de paroles. L’intention est louable et le rendu judicieux.

Les deux comédiens sur scène se connaissent bien et travaillent depuis longtemps ensemble. Leur alchimie est donc naturelle et palpable. Ce duo de toqués amusants et sensibles nous embarque dans un monde où le non-sens règne en maître. Claire Deluca raconte avec gourmandise ses ébats avec un jeune livreur et l’agacement de devoir supporter un mari presque centenaire. Jean-Marie Lehec, lui, tente d’apprendre beaucoup de mots à son oiseau mais pas trop quand même… Le tandem séduit par son côté espiègle et bon enfant. Tour-à tour de mèche puis paraissant lassés l’un de l’autre, nos deux acteurs excellent dans le registre comique. Cependant, la fin de la pièce laisse entrevoir une brèche émotionnelle et pointe du doigt la solitude extrême de ces deux êtres, qui cherchent avant tout un peu de chaleur humaine. Le rire devient grinçant et l’on se prend d’une grande compassion pour ces deux écorchés de la vie qui se servent  de l’humour et de l’absurde comme boucliers dissimulant des blessures difficiles à colmater…

Duras, la vie qui va, constitue ainsi un bel hommage à l’auteur tant l’esprit durassien est incarné avec sensibilité et humour par un duo de comédiens justes et complices. Si vous aimez Duras et sa folie, son écriture fragmentaire et son usage des mots si particulier ; n’hésitez pas. Vous serez comblés. ♥ ♥ ♥ ♥

© Laurencine Lot
© Laurencine Lot

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