Succès critique et populaire, Le Repas des fauves sort les crocs au Palais-Royal et offre une plongée bouleversante au cœur de la lâcheté humaine sur fond de Seconde Guerre mondiale.

1942. Des amis, Un anniversaire. Un cadre convivial et détendu. Malgré les privations dues au rationnement, Victor et sa femme Sophie sont heureux de pouvoir inviter leurs amis à fêter l’anniversaire de la jeune femme avec un repas digne de ce nom. La soirée s’annonce joviale jusqu’à ce que deux officiers allemands soient fusillés au pied de leur immeuble. En guise de vengeance, la Gestapo perquisitionne le bâtiment et choisit de prendre deux otages par appartement. Le commandant Kaubach, érudit et lecteur assidu, décide par courtoisie envers M. Pélissier, propriétaire de l’appartement et libraire, de leur laisser la liberté de désigner eux-mêmes les deux otages qu’il emmènera à la mort.  Ce cadeau empoisonné aura de lourdes conséquences pour ce groupe de prétendus amis.

La pièce débute comme une comédie gentillette, malgré le cadre historique pesant en arrière-plan, et se termine en drame de la condition humaine.

La recette du succès tient à la combinaison de plusieurs ingrédients à commencer par l’ambiance rapidement prenante et très oppressante de la pièce, construite comme un thriller glaçant.  La Seconde Guerre mondiale, au fond, n’est qu’un prétexte parfait, une circonstance idéale ayant pour but de dévoiler les mécanismes de la psyché humaine. Lorsque l’on se retrouve acculés et poussés à bout, notre véritable nature surgit. En l’occurrence ici, pas de quartier pour les amis et chacun pour soi. Ce sera à celui qui inventera les pires stratagèmes pour sauver sa peau entre simuler une grossesse, offrir sa vie contre de l’argent, choisir l’une des deux femmes pour faire des avances au commandant, provoquer un incendie : tous les moyens sont bons.

Les personnages confinés dans un lieu clos et étouffant vont voir leurs relations amicales voler en éclats. L’arrivée du commandant Kaubach est une allégorie de l’intrusion du serpent semeur de troubles dans le Paradis paisible. Élément perturbateur, ce haut gradé allemand cache en réalité un révélateur de la réelle personnalité des personnages. Il fait s’interroger sur la notion de libre-arbitre qui est mise à mal lorsque les circonstances, ici la guerre, entraînent des attitudes pour le moins contestables comme la collaboration ou la trahison.

Ces Français privilégiés, surement des bourgeois, sont ramenés au rang de bêtes sauvages, de fauves obnubilés par leur volonté incontrôlable de survie. Cette déshumanisation s’accompagne de réactions différentes selon les personnages mais avec la même finalité paradoxale : les hommes sont des monstres sournois qui pensent avant tout à leur propre confort mais qui en même temps ne sont pas hostiles à une forme d’entraide.

Servie par un rythme trépidant, Le Repas des fauves comporte moults rebondissements et plus l’histoire avance, plus l’on s’étonne des comportements odieux et inhumains des personnages. Fonctionnant par crescendo, la pièce ne déçoit jamais au niveau structurel.

Il faut aussi applaudir la performance des huit comédiens sur scène qui développent tous un caractère bien affirmé. Le couple Sophie (fausse candide Caroline Victoria) et Victor (lunatique Olivier Bouana) touche par sa complicité malgré de sombres révélations. Françoise (pugnace Barbara Tissier) se révèle être la plus intègre et la plus combative, bien décidée à venger son homme tombé au combat. Jean-Paul, le médecin (maladroit Cyril Aubin) fait sourire par ses gaffes. Pierre (fougueux Jérémy Prévost), blessé de guerre devenu aveugle, émeut par sa bravoure et insuffle une tonalité mi-pathétique mi-épique à son personnage. Vincent (fourbe Julien Sibre), professeur gay, coquet et pédant surprend par sa mesquinerie. André (Pascal Casanova, extraordinaire en enflure) est le pire des salauds, marchandant les gens comme de la viande, prêt à tous les sacrifices et bassesses inimaginables mais aussi le plus pragmatique, bien que dominé par la peur. Enfin, le commandant allemand (glaçant Jochen Hägele) est le maître du jeu, celui qui tire les ficelles et rend le destin seul coupable.

La fin de la pièce (la partie la plus réussie) donne d’ailleurs la pleine mesure de ce rôle de marionnettiste effrayant et brouille les pistes de manière admirable.

On déplorera simplement l’utilisation de la vidéo certes splendide graphiquement mais maladroitement insérée dans le fil de l’histoire.

La fête est finie, le rideau se baisse, le mal est irrémédiablement fait.

Mis à part cette petite déconvenue, Le Repas des fauves est une bombe à retardement hautement addictive, à la construction soignée et haletante et servie par une belle brochette de comédiens hautement détestables mais aussi touchants. Du grand spectacle, allez-y. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Sylvie Boutet
© Sylvie Boutet
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