La comédie d’Éric-Emmanuel Schmitt, directeur du Rive-Gauche, retrace avec tendresse, taquinerie et émotion la relation tumultueuse qui a uni le célèbre acteur et dramaturge Sacha Guitry et Yvonne Printemps, une jeune chanteuse de revue à la voix de rossignol. La mise en scène esthétique et contemporaine de Steve Suissa met en lumière un tandem d’acteurs charmants et inspirés. Joli moment qui mêle vie privée et vie théâtrale avec une aisance remarquable.

L’artiste et la muse… Un topos séculaire dans le domaine de l’art. Schmitt a décidé de replonger dans les années folles pour raconter l’histoire d’amour houleuse entre le pygmalion et la rafraîchissante mistinguette. L’auteur d’Oscar et la dame rose, de la vie de couple légendaire, tisse une pièce divertissante, instructive et captivante.

Cette comédie dramatique part de la naissance de cette passion pour se terminer par une rupture déchirante. Entre ces deux extrêmes, on navigue sur leur success story extraordinaire aussi bien sur scène qu’à la ville. Schmitt a fait le bon choix de ne pas adopter une chronologie linéaire mais de jouer sur l’alternance entre le présent, où Guitry vieillissant raconte ses souvenirs à son valet Marcel, et les flashbacks correspondants. La mise en scène éclairée et séduisante de Suissa appuie cet effet de double temporalité avec un jeu d’ombre et de lumière simple mais efficace. Le processus conduit à un rythme soutenu ; les anecdotes s’enchaînent avec plaisir et l’on ne s’ennuie jamais.

© Fabienne Rappeneau
© Fabienne Rappeneau

Plusieurs moments s’avèrent délectables et engendrent aussi bien l’hilarité que les larmes : l’apparition malicieuse et radieuse de Claire Keim, enchante les sens ; l’écriture d’une lettre pour le Président de la République occasionne une bonne crise de fou rire. Une scène terrible montre l’envers du décor au sens propre comme figuré : lors des applaudissements triomphaux d’une de leurs représentations, le couple apparaît radieux et uni. Seulement, quand les rideaux se baissent, les tensions éclatent d’une manière épouvantable. Cette mise en abyme renversante dévoile l’importance des apparences et de la respectabilité et la douleur de la vie privée. La fin du spectacle laisse totalement de côté la tonalité comique prédominante pour verser dans le drame de l’intimité. Claire Keim est bouleversante lorsqu’elle revient vers son ancien époux et lui demande de tirer un trait sur le passé et de recommencer leur vie commune. La réponse de Martin Lamotte, fracassante, fait naître un fort sentiment de tristesse…

Pour jouer ce duo de passionnés fous, Suissa et Schmitt ont misé sur deux comédiens phares de TF1 et dont l’alchimie était plus qu’improbable : Claire Keim et Martin Lamotte. Le choix du casting pouvait laisser perplexe mais le charme opère complètement. Les deux acteurs se sont très bien trouvés et ils sont tout à fait crédibles dans leur rôle. Claire Keim est absolument irrésistible en chanteuse de revue coquine, naturelle, coquette et espiègle. Son ignorance est ravissante et sa spontanéité pétillante. La comédienne se montre mutine à souhait, et l’on se plait à la voir provoquer ainsi sans cesse son mari. Aussi bonne dans la comédie que dans les moments plus poignants, notamment à la fin, Claire Keim livre ici une partition enjouée et touchante ; qui plus est, sa voix légère fait des merveilles sur scène. Martin Lamotte, habitué à des rôles comiques, prouve qu’il peut endosser la carrure de ce grand bonhomme du théâtre sans problème. Parfait en mari jaloux jusqu’à l’obsession, détestable en égoïste misogyne, l’acteur sait également montrer les failles de son personnage et l’amour extrême qu’il éprouve à l’égard de sa muse.

Pour dynamiser la mise en scène, Suissa a recours à un usage malin de la vidéo qui fait virtuellement apparaître des proches du couple (des amis, la mère d’Yvonne) ou qui sert de fond de décor (un taxi, l’intérieur du couple etc). La vidéo n’alourdit jamais la scène mais la complète au contraire avec beaucoup de goût.

Ainsi, Les Guitrys est une pièce aussi douce et parfumée que le printemps, avec ses orages intempestifs, violents et destructeurs. On en apprend plus sur la vie de Guitry d’une façon ludique et divertissante. Claire Keim et Martin Lamotte sont confondants de fraîcheur et s’en tirent avec classe. Chapeau bas. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Fabienne Rappeneau
© Fabienne Rappeneau

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